Cette nuit-là, en novembre, deux ou trois ans avant le soir où je crus entendre rire dans mon dos, je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par le pont Royal. Il était une heure après minuit, une petite pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares passants. Je venais de quitter une amie qui, sûrement, dormait déjà. J’étais heureux de cette marche, un peu engourdi, le corps calmé, irrigué par un sang doux comme la pluie qui tombait. Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve.

De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner.

Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne.

Albert Camus, La Chute, extrait, pp73-75

Durant une exposition dans l’espace public, nous avons utilisé un pont connu pour être l’un des lieux-dits célèbres de la ville, nous avons donc pris ce pont comme paradigme du passage, du cheminement. Le pont est un symbole, il incarne une perception fondamentale à la vie et la mort.Dans le texte de Camus, le personnage principal est témoin d’un suicide sans intervenir un seul instant – aurait-il pu faire quoi que ce soit ? -et finalement la jeune fille suicidée restera anonyme. Le pont est seulement un lieu traversé parchacun mais en même temps représente ce que l’individuel est pour tout autre. Chacun d’entre nous reste, envers et contre tout, anonyme.

Le texte, crypté en braille, selon nous, caractérise la disparité entre le visuel et le signifiant. Marcher sur du sens sans en saisir le fond nous concerne tous. Cette installation serait presque à percevoir comme un mémorial aux anonymes, pleinement intégré à l’environnement urbain.

Précisons que l’installation a été conçue en deux heures, en pleine nuit, à l’aide d’un pochoir de 5 mètres et de peinture acrylique appliquée au rouleur. Depuis deux ans, elle est toujours visible. À peine altérée par les allées-venues des voitures ni des balayeuse, le code reste présent. Il semblerait que personne n’ait été décidé à l’effacer…

Montréal, Du 25 février au 11 mars 2012, tour de la Bourse, festival Art Souterrain

The work is inspired by an extract of Albert’s Camus’ novel The Fall, where the central character witnesses the suicide of an anonymous girl. The text of this passage will be coded in Braille and stuck on the floor that leads to the cavity of the staircase. It is the starting point for the questioning of the passage from life to death and anonymity in public space. Intervention/non-intervention, under- standing/misunderstanding. The public is confronted with the notion of disparity between the signifier and signified.

Vue de l’exposition

Montréal, Du 25 février au 11 mars 2012